Partager l'article ! Le lutin du bois au pays maudit: Il était une fois un pays lo ...
Il était une fois un pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer. À ce qu’on raconte dans les veillées, cette mystérieuse contrée était fort peu urbanisée : le bâti se limitait à quelque vague chaumière isolée ayant profité de l’émergence d’une opportune clairière. En effet, d’une immense forêt et de ce pays bucolique, c’était tout un.
S’y détachait cependant, de loin en loin, quelque sinistre citadelle imprenable [1, note
73] dont il se murmure -non sans trembler- que les huis ne s’ouvraient que dans un sens : celui de
l’entrée. (Le dessert [2][3][4][5][6], lui, demeurait aux abonnés absents…)
De mémoire de
lapins (car la population était essentiellement composée
de gentils lapins [7][8][9] : ce qui explique pour une part la rareté des constructions, le sympathique animal privilégiant, comme chacun sait, le
souterrain [10][11] au terrain à bâtir), personne n’a jamais vu quiconque en sortir. Aussi les esprits s’échauffaient-ils parfois au coin du feu, non
point tant à cause de la chaleur que dégageait l’âtre mais parce qu’il faut bien convenir que les opinions étaient divisées (et les neurones durement sollicités, contraints alors de dépenser
une énergie folle afin de se déplacer en de vastes espaces vides [12, AV note 89][13][14]…) : pour les uns, la faute en incombait à un architecte incompétent [15. note 55] qui s’était tant et si bien trompé
[16] dans ses calculs qu’en dépit de l’habileté des maîtres maçons et autres menuisiers, l’œuvre finale ne pouvait être qu’interdite d’ouverture
dans le sens de la sortie : la peste soit de ces funestes erreurs conceptuelles ! Si encore ils pouvaient les éradiquer [17, notes 123] : hélas, ils n’étaient que de pauvres
petits lapins [18]…
Pour d’autres, plus hardis -si hardis que l’évocation de cette seule hypothèse les hérissait de picotements et
de frissons (c’est dire que la chaleur de l’âtre ne saurait être incriminée dans ces écarts de température…)- or donc, pour ceux-là, leur avis était que les issues des citadelles
imprenables ne souffraient aucunement de la plus petite erreur conceptuelle : c’est en aval que devait se situer le nœud du problème. Et chaque fois que cette question était abordée, la
tension montait, les respirations devenaient haletantes : presque oppressantes. Les enfants lapereaux étaient priés d’aller monter se coucher séance tenante. Dans les cheminées, le bois
lui-même interrompait sa combustion. L’atmosphère se faisait lourde et menaçante. Parce qu’évidemment chacun savait quelle était la nature de l’hypothèse que s’apprêtaient à émettre les hardis
lapins. Pour eux en effet, il ne faisait aucun doute… qu’ils n’étaient pas seuls dans ce pays lointain qu’aucune carte au monde n’était pourtant parvenue à situer.
Quelqu’un leur voulait du mal :
quelqu’un qui n’appartenait pas à leur espèce [19, note 4] ! Quelqu’un qui devait posséder un pouvoir
assez puissant pour avoir lancé un si efficace… sortilège sur les portes des citadelles imprenables, que ce mauvais sort avait faculté [20] de fixer le
nom et de supprimer
le verbe conjugué :
couic ! Et chaque fois que l’hypothèse était lancée devant tout le monde, qu’un enfant lapereau avait désobéi [21,im.16(APR note 293)] et n’avait pas encore rejoint son lit
à l’issue de l’ORDONNANCE [22, note
11][6] qui lui avait été signifiée, aussitôt il se couchait
sur-le-champ [21,Mc(5)]. Non parce qu’il s’était enfin
endormi, mais parce que le malheureux s’était évanoui. Car s’il est vrai que parfois la valeur n’attend pas le nombre des années, il en va tout autrement de certaines hardiesses de langage :
celles-ci requérant d’avoir atteint un âge mûr afin de pouvoir les supporter…
Nonobstant, qu’ils fussent jeunes lapereaux écervelés ou
lapins âgés attendant la
sagesse à la gare la plus proche (insoutenable attente puisqu’une
gare n’est ni une citadelle imprenable ni une chaumière… et pas davantage un terrier : dans un pays lointain au bâti si limité, tout au plus eût-on pu l’espérer sur le quai de quelque
station de métro…), ce que tous ignoraient, c’est qu’ils n’étaient pas des lapins… du moins, pas d’origine : c’est par mutuelle émulation qu’ils le sont devenus. À cet instant crucial
de notre récit, il nous faut sans doute préciser qu’en réalité, ce n’est nullement leur aspect fortifié qui rendait les mystérieuses citadelles si imprenables : au contraire étaient-elles
régulièrement prises d’assaut avec un succès rarement démenti. On a pu voir ainsi fondre sur leurs remparts des dizaines de milliers [23, note
49] d’habitants du pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer. De fait, c’est
sans difficulté particulière [24]que ceux-là investissaient les lieux. Mais tel est pris qui croyait prendre, naturellement… puisque si les portes s’ouvraient dans un sens, hélas elles ne s’ouvraient déjà
point dans l’autre [25][26]. À cet instant encore plus crucial de notre récit, il nous faut à présent préciser que d’aucuns ont cependant trouvé la parade qui
puisse les autoriser à ne pas finir leurs jours dans des endroits aussi sordides. Parade aussi vieille que le monde puisqu’ils ont discrètement creusé un terrier dans le sol de leur cellule. Et
-plus discrètement encore- ils se sont évadés au nez et à la barbe de leurs gardes-chiourmes. Fuyant ventre à terre [27, notes 1 à 3][28, APR note
1], comment auraient-il pu soupçonner un instant que ces derniers, riant sous cape, n’avaient rien perdu de leur manège ?
Les évadés ne soupçonnaient pas encore ce qu’ils avaient perdu en croyant recouvrer la liberté : rien de moins que leur
identité. S’ils avaient été un peu moins préoccupés de rallonger la distance qui les séparait de leurs geôliers, ils eussent pu prendre un peu de recul : tenir pour suspecte
cette étonnante aisance avec laquelle ils avaient creusé leurs galeries ; or, cette aisance devait moins à l’apparent laxisme des gardiens qu’à ce qui s’était rallongé chez eux, sur eux…
au-dessus d’eux [29]. Ils eussent pu prendre un peu de recul ; mais peut-on encore en prendre à l’intérieur d’un endroit qu’un ancien
sortilège a réputé interdit de marche arrière
[25] ? Or, quel est-il donc ce sortilège que les plus hardis des lapins osaient parfois évoquer à
demi-mot au cours des veillées, risquant -comme on l’a vu- de pâmer quelque impénitent lapereau ? C’est donc non sans trembler qu’il nous faut à présent remonter le cours de l’histoire…
jusqu’au titre du conte lui-même : le lutin au bois maudit. Mais de grâce : tout d’abord,
QUE LES ENFANTS SE COUCHENT avant qu’il ne leur
arrive grand malheur [30] ! Et vite ! Car ce conte-là
n’est pas pour eux…
D’une immense forêt et de ce pays bucolique qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer, c’était tout un : aussi y manquait-on de pain. L’éventuel combustible ne faisait guère défaut, lui : mais à quoi bon le plus efficient des fours à pain s’il n’a rien à faire cuire ? Car le pain se fait de farine, la farine de blé et le blé, semé puis moissonné sur de vastes étendues, riches de terre arable et pauvres de racines… d’arbres. Voilà donc la simple raison pour laquelle on y manquait de pain. Mais nul n’en souffrait alors excessivement, car il ne s’agissait pas là -pas encore- du produit d’une funeste malédiction : le pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer avait alors d’autres ressources dont il regorgeait… et dont la source n’était nullement tarie à l’époque de nos pauvres petits lapins. Aussi, jusque dans la pire de leurs citadelles imprenables, le régime alimentaire -traditionnellement punitif- du pain et de l’eau n’avait point cours et ne signifiait rien à leurs yeux. De quoi les y nourrissait-on, d’ailleurs ? Du "pain"local, précisément ! C’est-à-dire, de délicieuses galettes se déclinant en de multiples recettes que l’on se transmettait de génération en génération depuis la nuit des temps. Naturellement, les "assaillants"pris dans les citadelles imprenables, eux, devaient se satisfaire de la version la moins élaborée. Mais déjà, ils s’en léchaient les doigts (tout au moins tant qu’ils en avaient encore : après quoi, ce qui s’y substituait leur servait prioritairement à creuser plutôt qu’à se régaler…). Or, de quelle sorte de farine peut-on pétrir des galettes là où le sylvestre l’emporte sur l’agricole ? De champignons, tout simplement !
Le champignon était
-et demeurait- la spécificité de notre pays lointain qu’aucune carte
au monde n’était parvenue à situer. Si peu maudit
en l’espèce que, contrairement à tout autre pays, là-bas il y poussait d’abondance toute l’année : il suffisait, pour ainsi dire, de se baisser pour les ramasser. Le phénomène ne s’est
d’ailleurs nullement démenti en aval de la malédiction, laissant accroire qu’à celle-ci de mystérieuse limites avaient été imposées : de ce point de vue, la seule différence était qu’il
n’était plus nécessaire de se baisser… D’un autre point de vue, le pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer jouissait également d’un étonnant
privilège : non seulement ses champignons proliféraient, mais tous étaient comestibles. On y manquait peut-être de pain, mais on y manquait aussi assurément de champignons
vénéneux ! Ce qui, bien entendu, ne faisait non plus souffrir personne. Personne, vraiment ? Personne, sauf… (les enfants sont bien couchés ?) sauf cet étranger surgi une
nuit de pleine lune d’on ne sait où : Philtrochu, l’horriiiiiiible lutin apportant avec lui une malédiction qui, elle non plus, ne s’étant jamais démentie, a depuis lors placé sens
dessus-dessous [31][2][32][33][34][35] le pays lointain qu’aucune carte au monde n’était
parvenue à situer ! Mais enfin, nous dira-t-on, pourquoi ne pas l’en avoir chassé avant qu’il n’y commette l’irréparable [36] ? La réponse est d’une simplicité enfantine (même
s’ils sont couchés) : parce que lui non plus, personne n’est parvenu à le situer ! Qui eût pu soupçonner tant de puissance magique [37][38] au travers d’un gnome apparemment si inoffensif [39][40] ? Car Philtrochu était un peu sorcier
[41] : pas assez pour mettre le pays à feu et à sang, pas suffisamment pour avoir compétence [15. note 55] à transformer les princes charmants en crapauds
(sauf s’il s’agissait de faux princes charmants [42][43][44][45]), ni pour faire disparaître ces saletés de champignons… mais juste ce qu’il fallait pour transformer [46,im.1] les fameux sporophores
[47] de manière à ce que les autochtones s’adaptent à lui…
plutôt que lui n’aie à s’adapter à eux. Surtout, qui eût pu soupçonner un instant que le sinistre individu poussât le vice jusqu’à se fondre lui-même souvent dans des peaux de lapin
[48] afin de mieux celer aux "vrais" léporidés (qui, en réalité, ne l’étaient pas vraiment) une profonde aversion personnelle à l’encontre du champignon, inversement
mâtinée d’une perverse appétence pour la tendre chair du sympathique animal aux grandes oreilles ? (Ne parlons pas de cet aventurier rentré d’un voyage maritime qui, lui, affirmait
l’avoir vu déguisé en champignon [49] ! Malheureusement [50, APR
note 30], personne ne l’a cru…) Car, tous l’ignoraient (chez ceux qui en prenaient enfin conscience [19,1?][51,1?], il était hélas trop tard…), mais Philtrochu était un lapinophage [52][53][54][55][56][57][58][59][60][61][62][63][64][65][66][67][68] de la pire espèce ! Comment diable
[69][70][71] a-t-il pu choir -et déchoir- aussi bas [6, APR note 110] ? C’est à présent ce qu’il nous faut examiner
de plus près [11] : non sans appréhension, parce qu’il est ici nécessaire de remonter à sa prime enfance [72?]…
Mais auparavant, il convient de monter à pas de loup dans la chambre des enfants (sans les dévorer [73][74, notes
94,95?] : dans cette histoire, seul Philtrochu est le "méchant du film"[72,APR note
18][75, APR note 8]) afin d’aller vérifier in extremis qu’ils dorment à poings fermés [76][77]… voire qu’ils ne soient pas aux prises avec quelque éprouvant cauchemar [78][79][80][81] : effroyable [48][82][83], le réel qui est là, pour tous [50, AV
note 41], ne l’est-il pas suffisamment ?
Tout petit déjà
(ne nous méprenons pas : il s’agit bien ici de remonter à la tendre enfance, non de stigmatiser gratuitement un handicap de taille chez un lutin), Philtrochu a subi de plein fouet
ce qu’une certaine science qui, bien que non exacte [84][14], dénomme très exactement un "traumatisme psychologique"©. Dans son pays d’origine, poussent également des champignons : mais ceux-là seulement à la saison idoine… et pas seulement comestibles.
Fin cordon bleu, sa maman faisait sa fierté auprès du voisinage : question recette de tarte aux champignons, elle était absolument imbattable à des kilomètres à la ronde. À cette époque, le jeune Philtrochu était le premier à en raffoler… et bien sûr, le premier à en bénéficier. Ce qu’il ignorait, c’est que
l’habileté culinaire de sa maman n’avait d’égale que son ignorance abyssale des champignons : non de leur préparation, mais de leur identification. Or, ce qui pourrait paraître anecdotique à
des habitants du pays lointain qu’aucune carte au monde n’était parvenue à situer pouvait ici porter à conséquences plus
fâcheuses : en effet, nul n’a jamais entendu dire que la meilleure des préparations effaçait comme par enchantement la pire des identifications. Ainsi, contrairement à une souris qu’il
serait peu crédible de confondre avec un éléphant, auprès du mycologue peu averti un champignon quelque peu malicieux n’aura pas grand peine à se confondre avec un modèle comestible… alors
qu’un spécialiste mieux averti
[85, APR note
194]l’eût immédiatement reconnu comme vénéneux. Jusqu’alors, sans doute maman Philtrochu
était-elle née sous une bonne étoile : toujours est-il que jamais n’avait failli sa réputation de maîtresse es tartes aux champignons ; parce que jamais aucun malicieux ne
s’était non plus invité à son fourneau. On l’aura deviné : le "traumatisme psychologique"© subi de plein fouet par
le jeune Philtrochu fut la somatisation inversée d’une sévère intoxication alimentaire. Ici, seul un spécialiste averti l’aurait deviné : le garçon présentait alors d’étonnantes prédispositions à obéir à une indubitable vocation de lutin sorcier.
Mais ce qu’aucun spécialiste n’eût pu
deviner -à cause de son extrême rareté-, c’est le modèle de champignon ayant semé la désolation dans la maisonnée de Philtrochu… et quelque peu terni la réputation -jusque là au zénith- de la
cuisinière. Même de nos jours, lequel d’entre eux pourrait se prévaloir d’avoir seulement entendu parler de l’amanite tue-raison ? C’est bien à tort qu’en dépit de leur commune
hallucinogenèse [86] on pourrait la confondre avec l’amanite tue-mouches [87] : car, à l’inverse, cette amanite-là les fait
naître [88]. De plus, dans leur acception moins vernaculaire -c’est-à-dire plus scientifiquement exacte [84][14]-, la confusion de nos deux amanites se ferait
inexcusable : quoi de commun, en effet, entre une vulgaire amanita muscaria et l’exquise mammamia maniacaparaschizaïdatripolaria [89] à volve inversée et arbre à hyphes en chapeau [90] ? Aussi, par souci de fluidité de notre récit à l’égard du lecteur, et pour éviter qu’il ne s’y perdisse comme on s’égare au fond du bois
(ce qui est risqué car, à ce qu’il paraît, le loup y est parfois
[91][92][93][94][95][15][96]…), nous le simplifierons en distinguant le funeste champignon par son seul préfixe savant [97][98] : la mammamia. De plus, cette légère
familiarité constituera-t-elle avantageusement un hommage discret et consolateur à la responsable de ce désastre culinaire, qui en a sans doute grand besoin : tant il est vrai que nous avons
toujours besoin de passer alliance avec des êtres qui, pour nous, ont la force [50, APR note 44] de nous consoler.
Pourtant, à examiner la situation
de plus près, maman Philtrochu ne semblait pas si abattue : or, il est peu vraisemblable qu’à une époque aussi reculée on ne sût déjà plus pleurer [99][99bis]. Ce l’est du reste si peu -vraisemblable-, que nous
sommes là au cœur de l’enfance de Philtrochu : nul besoin d’analyse ADN [100] (Analyse Du Nain) pour savoir que le sortilège
qui, plus tard, affectera si profondément le pays lointain (qu’aucune carte au monde… mais simplifions également)
n’était alors pas même en gestation… Tout au moins, il ne l’était pas tant que le gourmand Philtrochu ne s’était pas emparé avec avidité de la tarte encore chaude, hélas mâtinée de mammamia. Que le lecteur
sujet à des "fragilités
psychologiques"©[101][102, AV note 1] se rassure [103, note 3] : contrairement à la tue-mouches, la
mammamia n’est jamais mortelle en soi. De même, et contrairement à ce que pourrait laisser suggérer son appellation savante dans son intégralité -en la rapprochant d’effets lointains et
indirects, observés à très long terme -, il serait vain de s’attendre à observer la manifestation clinique de soubresauts [51,AV note 1]
et autres convulsions à la suite de son ingestion accidentelle : la digestion de la mammamia ne réclame pas même la
tentation de recourir à quelque élixir apaisant, afin de mieux en supporter les effets. Car si ces derniers s’avèrent fâcheux, ils demeurent insoupçonnables de l’extérieur. C’est bien pourquoi,
hors son légitime souci d’alimenter le tartophage, maman Philtrochu ne nourrissait aucune inclination "dépressive"©[104] : elle ne s’était aperçue de
rien ! De l’intérieur, il en va bien entendu tout autrement : sinon, à quoi bon porter l’accent sur un
champignon vénéneux s’il ne se différenciait pas du comestible ? De fait, la mammamia n’est-elle pas vulgairement dénommée amanite tue-raison ? Or, ce n’est pas seulement pour
sa rareté que peu de spécialistes ont eu
l’occasion d’entendre évoquer son nom : c’est aussi parce que nombre d’entre eux, par curiosité scientifique, ont voulu pousser plus avant leur spécialité : il fallait absolument qu’ils étayent la forme de leur conviction sur la vérification de ce qui
leur a été décrit [50, AV
note 30] comme tuant la raison. Or, comme il s’agit d’un champignon, que celui-ci est
plutôt appétissant, ne tue pas et n’est point réputé générer des désordres cliniques répréhensibles, comment ne pas être tenté de l’étudier de l’intérieur ? Tant et si bien qu’à l’issue de
la vérification pratique de ce qui leur a été
décrit comme tuant la raison, la forme de conviction… de leur entourage s’en trouvait sensiblement améliorée ; malheureusement [50, APR note 30], et en contrepartie, eux devenaient à vue d’œil de moins en moins spécialistes : de ce champignon-là comme des autres,
comestibles ou non. Enfin, ils finissaient
généralement par ne plus être spécialistes de
quoi que ce fut : ce qui explique in fine, non seulement la rareté de la mammamia mais encore celle de ses spécialistes. Ceux qui ont subsisté -et grâce auxquels la connaissance est parvenue jusqu’à nous- cultivaient de
manière innée une aversion commune : celle du champignon ; au fond, tous les goûts ne sont-ils pas dans la nature ? Ce sur quoi on pourrait légitimement s’étonner : comment se
vouloir spécialiste d’un sujet qui vous
répugne ? Lorsque la question a été ouvertement posée au plus éminent d’entre eux, il a simplement répondu que ce n’était pas parce que le médecin légiste disséquait un cadavre qu’il entendait en tirer profit pour son
dîner : au moins démontrait-il ainsi que
les champignons n’étaient pas davantage à son menu…
Or, il est amusant de constater chez le jeune Philtrochu
une singulière différence du processus d’intoxication par la mammamia : à se demander, d’ailleurs, si le dit processus a bien eu lieu. Le plus éminent des spécialistes s’étant avéré assez aimable pour satisfaire la
curiosité des uns et des autres, il va de soi que tous comptaient un peu sur lui pour résoudre cette mystérieuse énigme : oui ou non, Philtrochu était-il
immunisé ? Selon lui -et selon le
peu d’éléments dont il pouvait disposer-,
c’est son jeune âge qui a dû sauver Philtrochu (entendons "sauver", par comparaison avec les autres cas rapportés d’ingestion de la mammamia.) ; ainsi que sa non-spécialité. Il lui semblait qu’il faille observer chez lui comme une inversion du phénomène
d’intoxication : au lieu de déclencher les réactions foudroyantes connues, le champignon se serait assimilé dans un métabolisme en pleine croissance. Ses effets auraient alors subi comme une
forme étrange de mutation, grandissant avec lui. En conséquence -et toujours selon le spécialiste-, il serait sans doute plus juste de parler d’une lente, subtile et irréversible
contamination plutôt que d’une intoxication, aussi foudroyante que passagère : l’organisme du "beau
temps" reprenant le dessus après la "pluie" de l’orage interne [105][106]. Ainsi, progressivement et sans que nul ne le soupçonnât, le schéma habituel s’est
renversé : en lieu et place d’un spécialiste le devenant de moins
en moins -jusqu’à ne plus l’être du
tout-, l’amanite tue-raison aura paradoxalement -et subrepticement- permis à Philtrochu de devenir de plus en plus spécialiste… jusqu’à l’être sur tout. Ce qui justifie, depuis lors, que la cause en amont
(l’ingestion du champignon par le futur spécialiste-sur-tout) l’autorise en aval à de multiples effets d’ingérences -de près ou de loin [107, APR note
82][108] -auprès de moins spécialistes que lui : voire de non-spécialistes. (Éblouis [109] par tant de spécialité, ces derniers sont d’ailleurs souvent les premiers [110] à venir solliciter ses services…)
Alors, face à l’admiration [111] que peut
légitimement susciter l’acquisition de si prodigieuses facultés [20], est-il donc juste
-voire scientifiquement exact [84][14]- d’avoir rangé la mammamia dans la classification des champignons vénéneux ?
Précisément est-ce ici que l’on pouvait saisir le caractère dramatiquement toxique de notre funeste sporophore. En effet, qui donc -parmi les éventuels solliciteurs de services- était largement prioritaire auprès d’un
spécialiste-sur-tout ? La réponse coule de source : tous les ex-spécialistes qui, après ingestion expérimentale [112] de la mammamia, se sont tout à coup retrouvés aussi "spécialistes" que l’enfant venant de naître !… Las : de mémoire de spécialiste, de sorcier, de lutin ou de lapin, personne n’a jamais ensuite
entendu parler d’eux. Plus tard, dans les
milieux bien informés de ces veillées au coin du feu sises au pays lointain, un vieux lapin se risquait parfois à tenir un langage encore plus audacieux que celui qui nécessitait le coucher des
enfants avec l’urgence que nous savons [113, note
15] : plus audacieux, parce que nul n’ignorait qu’à un tel discours, non seulement la combustion s’interrompait dans l’âtre… mais encore
celui-ci se couvrait aussitôt d’une épaisse -et mystérieuse [114, note
59]- couche de glace [115][116][117][118][119][120][121][122][123][124][125, APR note
178].
Voici ce que pouvait exprimer le vieux lapin
qui, s’il avait été kangourou, eût sans douté été considéré par ses pairs comme n’ayant pas eu sa langue dans la poche : à ce qu’il paraît, quelque proche de l’un de ces
ex-spécialistes d’autrefois aurait été
directement supplier le spécialiste-sur-tout d’intervenir personnellement en faveur de l’intoxiqué, celui-ci étant devenu spécialiste-sur-rien :
il était en effet assez logique que ce tiers formule lui-même cette demande [126][127], attendu que les troubles [128, APR note 55] -qui affectaient alors l’ex-spécialiste de sa connaissance- rendaient
malheureusement [50, APR note 30] impossible le consentement [129]
éclairé de celui-ci. Le lecteur aura déjà deviné l’issue de cet entretien : trop heureux d’être le spécialiste-sur-tout ,
ce dernier se sera bien gardé d’agréer à la demande de l’éploré : il l’aura renvoyé, tout penaud, dans ses foyers. Et voilà certainement [130] ce qui signe enfin le caractère vénéneux de la mammamia : conte suivant, SVP…
( Leconte, lui, l'a fait : ce qui était possible même hors conte de faits )
Pas si vite : le
lecteur, lui, est bien au chaud au coin du feu : celui-ci ne menace pas de s’éteindre ou de geler. D’autant que les lapins n’étant pas réputés savoir lire, il serait malséant de le suspecter
d’être un lapin ! Mais de sa part, ne serait-il pas non moins malséant de tirer des conclusions hâtives à propos d’une situation remontant à si loin dans le temps que lui-même n’était pas
seulement le produit d’un regard de concupiscence lancé par quelque aïeul de la dixième génération le précédant ? Remettons donc une bûche dans l’âtre, rasseyons-nous… et retournons
discrètement à ce que narrait le vieux lapin. Comment ? Si les lapins ne savent pas lire, quel que soit leur âge il n’y a pas de raison qu’ils sachent parler ? (s’il est agréable au
conteur de savoir ses lecteurs attentifs, il lui est plus désagréable qu’ils l’interrompent constamment : se prendraient-ils pour des spécialistes-sur-contes ? Quelqu’un aurait-il distribué inopinément
un succédané de mammamiaassez puissant pour que personne ne se souvienne plus que les contes autorisent un brin
de fantaisie extérieure au regard de l’exactitude scientifique [84][14][50, AV note 41] du moment ?…)
Par conséquent, qu’on le veuille ou non, voici les faits tels que rapportés par le vieux lapin. Il est confirmé [85, AV notes
162(<195), 202] que le spécialiste-sur-tout s’est bien gardé d’agréer à la demande de l’éploré. Mais (car il y a un mais) il
est infirmé
que l’éploré a été renvoyé, tout penaud, dans ses foyers. En effet, c’est tout infirme qu’il l’a été [21,Mc(5)] : juste ce qu’il fallait
au spécialiste-sur-tout pour que son demandeur en oublie d’ailleurs d’être penaud. Parce qu’en réalité (celle qui est là pour
tous [50, AV
note 41] : nous sommes donc assurément dans le contexte d’un conte…), le spécialiste s’était si efficacement spécialisé qu’il avait trouvé une étrange [131] formule dont la seule prononciation à voix haute
produisait sur l’auditeur des effets en tout point [19,1] comparables à ceux observés sur un néospécialiste-sur-rien ! Ceci alors que, d’une part (et c’est méritoire d’un strict point de vue scientifique), il n’était
évidemment pas question à cette époque d’être soutenu dans ses recherches par un matériel technologique ultra-performant [100][14, note
173]. D’autre part, le non-spécialiste demandeur n’avait, quant à lui, absolument
pas absorbé la moindre portion de mammamia !… Il fut néanmoins le premier à témoigner -à son corps défendant- qu’un grand sorcier était né. (Ne nous méprenons pas davantage : s’il
est malséant de stigmatiser gratuitement un handicap de taille chez un lutin, il ne serait pas plus honnête de la minimiser -qu’en subsisterait-il alors ?- ; le
"grand"
sorcier l’était par son pouvoir
[132]…)
Philtrochu avait grandi
(ne nous méprenons toujours pas : CONSTATONS et DISONS -sans ORDONNER, CONDAMNER ni SUCCOMBER [133, note
11]- que les années s’étaient écoulées…) : son aversion pour les champignons suivait le même chemin, devenant aussi prononcée qu’à l’inverse il les avait tant aimés,
avant bien sûr que la mammamia ne commençât à produire ses effets sur lui. De ceux-là, sa chute vertigineuse dans la lapinophagie ne fut certes pas le moindre : il y trouva même
l’essentiel de sa raison de vivre. L’important pour lui, c’était de connaître et d’aimer ce qui lui était essentiel. Ce sans quoi il craignait de s’étioler ; ou ce sans quoi il n’allait pas,
finalement, assumer de façon heureuse le dessein qui était le sien [50, APR note 30]. Or, il ne connaissait et n’aimait plus que
le lapin : afin qu’il assume son dessein de façon heureuse, il lui fallait du lapin. Toujours plus de lapin. Non point afin de lui tenir compagnie : il était préférable de ne pas
évoquer devant lui le cas d’un lapin qui parle… ou qui sache lire : non seulement il l’eût interprété comme un témoignage en état comateux [50, AV
note 41], mais le dit témoin se serait exposé là à subir de plein fouet sa formule magique. En effet,
Philtrochu détestait cordialement les lapins : le sinistre dessein qui était le sien était de les éliminer de la surface de la terre… et de dessous naturellement : car il est aisé à un
lapin de feindre d’être éliminé de la surface. CONDAMNATION et SUCCOMBATION du lapin, tel était le leitmotiv de Philtrochu. Comment
? Mais le lecteur sait lire, lui ! Une phrase souligne que
Philtrochu n’aime plus que le lapin, et voilà qu’au détour de la phrase suivante le même voue une haine
irrépressible au sympathique petit animal : la fantaisie du conte ne se déploierait-elle pas au détriment de sa cohérence
interne ? Virerait-il ainsi à la fable ? Que nenni : le lecteur moins "agressif et véhément"[134, notes 58,59] aura bien compris qu’aux yeux du sorcier, il
n’est de plus aimable lapin que lapin mort. Cuit et cuisiné [135], il assume de façon plus heureuse encore le dessein qui
est celui du lapinophage. Mais pourquoi tant
de haine ? (ou tant de faim, dans une version plus charnelle) se demande fort justement le lecteur se faisant également plus aimable, bien que lui-même reste cru (à condition
toutefois de ne pas être à portée de la voix qui prononcerait la formule magique de Philtrochu). Parce que le lapin raffole des champignons, voilà pourquoi ! Or, non seulement
Philtrochu était devenu allergique aux champignons, mais les effets à plus long terme de la mammamia l’ont inexorablement conduit à étendre sa phobie sur les plus grands amateurs de
champignons ("grands" vaut ici pour la taille des oreilles [29][136]…)eux-mêmes. Tant et si bien qu’au fur et à mesure que l’affreux lutin grandissait, la population des lapins, elle, déclinait. Jusqu’au jour où
ce qui devait arriver arriva…
Le lutin et le dhimmi[137,
APR note 20]
Le Lutin, ayant chassé
Tout léporidé,
Se trouva fort dépourvu
Quand la crise fut venue [138] :
Pas un seul petit morceau
De lapin ou de lapereau.
Il alla crier sa faim
Chez le Dhimmi son voisin,
Le priant de lui confier
Quelque chagrinant [139] pour subsister
Jusqu'à la "médecine"© nouvelle [140, notes 14 à 21][141].
"Je vous effraierai, lui dit-il [142][143][144][145][146],
Au loup [0, notes 91 à 96], foi de ni bien ni mal [147][17,
notes 123],
Intérêt et protection de la marmaille [148, AV note
64]. "
Le Dhimmi n'est pas docteur [149] :
C'est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-il à ce tout petit docteur.
- Nuit et jour contre tout "revenant"©[150][151][152]
Je le chassais, ne vous en plaise [153, APR note
54].
- Vous chassiez ? j'en suis fort aise.
Eh bien ! glissez maintenant.
[Suite et fin->]
Lundi 26 mars 2012
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